Précipité

Périlleux et frivole, salutaire et dérisoire, amateur de jeu de massacre où l’on a du mal à distinguer la victime du bourreau,
 l’auteur encore inconnu de ce volume manie un verbe tranchant qui le distingue de ses contemporains doucereux.
Ses personnages, qui mordent, cognent et se débattent n’ont que quelques lignes pour exister. Elles suffisent pourtant
à nous signaler qu’un écrivain est né.
Julien Grandjean, s’il doit beaucoup à de prestigieux aînés comme Robert Walser ou Hermann Ungar, déploie avec ces
pages un univers et un ton qui lui permettent une belle entrée en littérature.
Mais le laissera-t-on entrer ?



Illustrations de couverture : nenc / EAN 13 : 978-2-916141-15-2 / 96 pages / Prix : 9  €
Editions de l'Arbre Vengeur






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Les grandes manœuvres

"Il avait fait sa valise dans la soirée, laborieusement d’abord, puis avec frénésie, enfilé son manteau, dans les poches duquel il avait glissé son billet de train et son tabac. Il se leva, empoigna la valise et traversa la pièce, posa une main ferme sur la clenche de la porte – et brusquement se ravisa : il ne partait plus. Il ôta son chapeau, son manteau, tira sa blague à tabac, sans allumer la lumière (le lampadaire de la façade éclairait bien assez la pièce) et s’assit sur le lit. Dans le silence il se roula une cigarette, s’allongea et fuma, une main derrière la tête ; fuma deux cigarettes en jouissant du moment présent – un présent illégal, en quelque sorte, non-officiel et de contrebande – absolument gratuit. Pas une seconde il ne songea aux conséquences de son acte, de son non-acte, de son refus, tout à l’heure impensables. Certes, il avait hésité, toute la journée, et celles d’avant, mais c’est précisément cette part d’irrésolu qu’il sentait sourdre en lui, menaçante, étrangère, qui bizarrement lui avait donné le courage d’avancer et de préparer son départ, avec la lenteur des procéduriers, ou de qui médite, mieux, fomente une diversion, ne sachant s’il opérera ou non. A présent il jouissait, sans toutefois penser à rien, de ce qu’il convenait d’appeler sa désertion, sa dérobade, sa liberté. Il fumait, c’est tout, allongé sur son lit dans la pénombre, goûtant son adhésion aux lieux, aux murs de cette chambre, à l’obscurité, aux bruits de la ville, et de la rue sous lui – et tout cela était absolument idiot, léger, inconséquent, réel jusqu’à l’irréalité – implacable, et pourtant hors du temps. Puis cette pureté, cette innocence se nuança d’un sentiment rampant, sournois, qui finit par l’envahir : le sentiment de sa lâcheté, de sa bassesse, de son indignité. Comme c’était vil, de déserter ! Comme c’était laid ! Comme c’était vain et misérable ! Il écrasa le mégot de sa cigarette, se tourna sur le côté, enfouit sa tête sous l’oreiller, puis, comme on prendrait congé de la vie, tandis que le jour naissait, finit par s’endormir."

Couverture : S.A.V. / EAN 13 : 9-782916-1415-58 / 120 pages / Prix : 11  €
Editions de l'Arbre Vengeur




Krotz Strüder : Après trois ans (nouvelle), in Codex Atlanticus (Anthologie permanente du fantastique) n°18, 2009 ;
Neuphlus (conte), in Codex Atlanticus n°15, 2004

http://clefargent.free.fr/codex.php



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